Des nations tribales prennent la tête de l’intendance des eaux ancestrales sur la côte californienne

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14 janvier 2026

La tribu Pulikla du peuple Yurok effectue des relevés à l’aide d’un filet de senne. Mention de source : TMSN

Le long des terres et des eaux ancestrales de la côte californienne, six nations tribales se réapproprient leur droit à gérer leurs territoires traditionnels. En vous promenant sur les grandes plages ouvertes au sud de Crescent City, vous verrez peut-être des intendants tribaux surveiller la prolifération d’algues nuisibles qui menacent les moules et d’autres aliments de subsistance. En longeant un ruisseau dans la forêt côtière près de Monterey, vous pourrez aussi observer des intendants œuvrer au retour du saumon à la suite du démantèlement récent de barrages.

Ces responsabilités d’intendance, parmi bien d’autres, sont assumées par la bande Kashia des Indiens Pomo, la nation Tolowa Dee-ni’, la tribu Pulikla du peuple Yurok, la bande tribale Amah Mutsun, la bande Santa Ynez des Indiens Chumash, et les Trinidad Rancheria.

S’inspirant en partie du travail des gardiens autochtones au Canada et des rangers autochtones d’Australie, quatre nations tribales fondatrices ont formé le Tribal Marine Stewards Network (TMSN), un réseau d’intendance marine destiné à soutenir mutuellement leurs efforts pour réaffirmer leur responsabilité inhérente à l’égard des terres et des eaux. Depuis le lancement du réseau en 2020, les retombées positives se sont étendues, notamment par l’ajout de deux autres nations tribales.

« L’essentiel de ce travail consiste à rétablir l’intendance tribale, mais il n’est pas seulement question de surveillance. Le réseau donne aux communautés la possibilité de s’exprimer et de faire valoir ce qu’elles jugent important », déclare Megan Rocha, directrice générale de la tribu Pulikla du peuple Yurok, membre du conseil de direction du TMSN et nommée par le gouverneur de l’Ocean Protection Council de la Californie. « Il est aussi question de modes de vie axés sur la culture et de développement de la main-d’œuvre tribale. Ces thèmes mettent en lumière le concept de guérison communautaire et de santé et mieux-être. »

La Californie en tire également profit : Les Californiens sont profondément attachés à ces territoires côtiers emblématiques et l’État s’affaire à protéger 30 % des terres et des eaux côtières d’ici à 2030 afin d’assurer la survie des animaux et des plantes, d’améliorer l’accès à la nature et de réduire les risques liés aux changements climatiques. La conservation et l’intendance menées par les Autochtones contribuent directement à l’atteinte de cet objectif.

« Mes ancêtres étaient des scientifiques bien avant que le mot “scientifique” ne fasse partie de leur réalité, affirme Jaytuk Steinruck, membre du conseil tribal de la nation Tolowa Dee-ni’ et du conseil de direction du TMSN. Nous savons ce qu’il faut faire pour protéger nos côtes et nos océans. » Le Tribal Marine Stewards Network, ajoute-t-il, contribue à « accorder un rôle de premier plan aux Autochtones et à soutenir les tribus de cet État afin qu’elles puissent continuer à veiller sur les ressources qui nous sont si importantes ».

Des employés de trois nations membres du TMSN se réunissent pour mener des relevés écologiques numériques intertidaux des tribus (TIDES) près de Smith River, en Californie. « Je constate un immense sentiment de fierté. J’ai vu des jeunes accéder à des possibilités d’emploi qu’ils n’auraient jamais eues autrement, déclare Megan Rocha. Mention de source : TMSN

La voie vers la cogestion

Depuis des millénaires, les nations tribales prennent soin des terres et des eaux le long du Pacifique, mais leurs droits ont rarement été reconnus par les sociétés coloniales et leurs systèmes juridiques. Aucun des 18 traités négociés et signés par les tribus au milieu des années 1800 n’a été ratifié par le Sénat américain. Ainsi, bien que l’on compte aujourd’hui en Californie 109 tribus reconnues par le gouvernement fédéral (et des dizaines de tribus non reconnues), ces communautés n’ont conservé qu’une très faible superficie de terres, et peu de lois de l’État reconnaissent les droits des tribus.

C’est vrai également des lois plus récentes. Il y a une dizaine d’années, la Californie a adopté une loi visant à créer un réseau de zones marines protégées s’étendant de l’Oregon au Mexique. Cependant, cette loi ne tenait pas compte des droits non cédés des nations tribales et ne prévoyait aucune disposition leur permettant de participer à la gestion de ces zones marines protégées. Des nations tribales de tout l’État se sont mobilisées pour faire entendre leurs revendications, et leur action a mené à plusieurs premières en Californie :

  • Pour la première fois, l’État reconnaît aux citoyens tribaux le droit de pêcher dans les zones marines protégées situées sur leurs territoires ancestraux.

  • Les savoirs autochtones sont désormais mobilisés pour définir les orientations en matière de protection marine – la Californie reconnaissant pour la première fois la validité d’un autre corpus de connaissances techniques.

L’État a également financé des projets de surveillance environnementale de référence auxquels ont participé certaines tribus. Mais les progrès vers une intendance à long terme dirigée par les tribus ont toutefois marqué le pas, et on a observé un climat persistant de tension et d’exclusion. C’est pourquoi plusieurs tribus du nord de la côte ont organisé une rencontre déterminante de deux jours à laquelle ont participé des dirigeants de l’État et quelques organisations de soutien de la première heure. L’événement avait pour but de consolider les liens et la collaboration autour d’un but commun : la protection du milieu marin dans des eaux partagées par l’État et les nations tribales. Peu après, l’État s’est engagé à soutenir les programmes d’intendance de plusieurs nations tribales.

C’est ainsi qu’est né le Tribal Marine Stewards Network et que, dans les années qui ont suivi, les discussions sur les accords de cogouvernance et de cogestion avec l’État de Californie se sont intensifiées. « En arriver à un point où nous collaborons, où nous discutons de cogestion et où l’État investit dans ces communautés tribales, c’est remarquable et porteur de beaucoup d’espoir », confie Megan Rocha.

Bâtir un réseau fondé sur l’autodétermination

Forts de ce soutien, les représentants des tribus ont commencé à développer leurs capacités en matière d’intendance. Ils ont embauché et formé du personnel tout en consacrant le temps nécessaire à la structuration du réseau. Il fallait notamment créer un noyau solide tout en reconnaissant que les gouvernements tribaux détiennent le pouvoir décisionnel en fin de compte. « Au sein du réseau, la souveraineté de chaque tribu doit être respectée, chaque nation doit pouvoir avancer de manière autonome », affirme Megan.

Abreanna Gomes, spécialiste principale des ressources naturelles auprès de la bande Kashia des Indiens Pomo et membre du conseil de direction du TMSN, estime pour sa part « qu’une coalition de nations tribales travaillant ensemble rend chacune d’autant plus forte ». Ce réseau a pour mission d’instaurer une forme d’intendance à long terme qui répond aux besoins des communautés tribales et leur permet de faire pleinement entendre leur voix et qui profite à l’ensemble des parties concernées.

Jaytuk Steinruck, de la nation Tolowa Dee-ni’, montre à Tylor Jones, de la tribu Pulikla du peuple Yurok, comment utiliser un filet de pêche traditionnel pour capturer l’éperlan du Pacifique. Mention de source : TMSN

Les échanges de connaissances, sources d’inspiration et de liens d’amitié

Ces premières conversations de planification se sont inspirées de l’expérience d’autres nations autochtones. Plusieurs membres du TMSN ont parcouru près de 2 500 km vers le nord, jusqu’aux bras de mer sinueux et aux fjords escarpés de la région de Bella Coola, en Colombie-Britannique, où ils ont rencontré des gardiens côtiers du Conseil des Nanwakolas et se sont entraînés avec eux. Les gardiens de la côte veillent sur les eaux marines, surveillent les activités de pêche et agissent à titre de premiers intervenants sur leurs territoires. Ils s’inscrivent dans un mouvement plus large de gardiens au Canada, où les investissements fédéraux ont permis à plus de 200 Premières Nations de lancer des programmes des gardiens, créant ainsi plus de 1 500 emplois dans le domaine de l’intendance.

Au Conseil des Nanwakolas, les gardiens ont emmené leurs visiteurs californiens sur des bateaux, leur ont présenté des outils de collecte de données et ont échangé sur des préoccupations communes, comme leur rôle dans l’application des règles et la sensibilisation du public. « Ce voyage a été tout simplement extraordinaire, conclut Megan. « Tout le monde a été d’une grande gentillesse et d’une grande générosité. Cela nous a permis de voir ce qui est possible. »

Les gardiens de la côte ont expliqué que leur travail s’inspirait en partie du leadership exercé par les Autochtones en Australie, où près de 130 groupes de rangers autochtones veillent sur les terres et où les aires protégées autochtones représentent plus de la moitié des terres conservées du pays. Ainsi, le TMSN a obtenu une subvention afin de se rendre dans le Queensland pour rencontrer des rangers des terres et des mers (Land and Sea Rangers), et, une fois de plus, ils ont été accueillis avec chaleur et générosité.

« Ce qui est remarquable, c’est la façon dont chaque programme est adapté aux besoins de la communauté, déclare Megan. Un groupe a mis l’accent sur les porcs sauvages, un autre sur les tortues et un autre sur l’intendance du feu. Tout était guidé par les priorités de la communauté. » De retour chez eux, ils ont compris que le réseau leur permettrait de répondre aux priorités de leurs propres nations. Par exemple, certaines communautés souhaitent effectuer une surveillance des espèces de poissons qui ont une importance culturelle, mais qui sont parfois ignorées par l’État parce qu’elles ne font pas partie d’une pêche commerciale.

Les rangers et les gardiens côtiers ont accueilli les visiteurs du TMSN en faisant preuve d’ouverture. « Ils nous disaient : “Vous cherchez à mieux comprendre, alors nous allons vous montrer ce que nous faisons”, rapporte Megan. J’ai beaucoup apprécié cet esprit de collaboration, et nous souhaitons faire de même envers les gens qui veulent en savoir plus ici aussi. »

Des membres du TMSN rencontrent des rangers des terres et des mers dans le Queensland; près de 130 groupes de rangers autochtones veillent sur les terres et les eaux en Australie. Mention de source : TMSN

Une journée dans la vie d’un intendant du TMSN

Aujourd’hui, après ces premières années consacrées à la mise en place du TMSN, les programmes du réseau sont florissants. Chaque jour, les intendants du territoire accomplissent un travail qui reflète les valeurs, les savoirs et les priorités de leurs nations. Dans la nation Tolowa Deeni’, ce travail comprend notamment le prélèvement d’échantillons pour détecter la présence de biotoxines dans les dee-lhat (moules) et les met’e (couteaux) et s’assurer qu’ils sont propres à la consommation humaine. Rudy Lopez, spécialiste des ressources tribales au sein de la Nation, apporte des précisions : « Nous menons des analyses chaque mois, de sorte que, à tout moment, nos citoyens tribaux et nos Aînés peuvent consulter le site Web de la tribu et savoir s’ils peuvent en consommer en toute sécurité. C’est une source importante d’aliments traditionnels pour notre peuple ».

Au sein de la tribu Pulikla du peuple Yurok, au sud de Crescent City, les intendants du territoire mènent des évaluations de l’habitat et d’autres études sur les jeunes éperlans du Pacifique, dont les populations ont fortement décliné. Les intendants ont également fabriqué des filets de pêche traditionnels – une pratique qui s’était perdue dans certaines familles – et organisé des camps en mer où les jeunes ont pu manger de ce poisson, parfois pour la première fois.

Plus au sud, au cœur de la baie de Monterey, des intendants de la bande tribale Amah Mutsun mènent des relevés archéologiques sur des sites d’importance culturelle, dont l’un remonte à plus de 7 500 ans. Réalisé en partenariat avec le California State Parks et Université de Californie à Berkeley, ce travail contribue à ancrer les pratiques d’intendance modernes dans les savoirs traditionnels.

Parallèlement, toutes les nations du TMSN collaborent aux relevés écologiques numériques intertidaux des tribus (TIDES), un exercice annuel qui permet de cartographier la zone intertidale rocheuse commune aux tribus. Cette initiative permet de suivre la taille des populations de différentes espèces confrontées aux effets des changements climatiques tels que l’acidification des océans. Elle fournira aussi un modèle 3D illustrant l’ensemble des espèces vivantes de la zone.

À l’avenir, certains intendants du TMSN participeront à une forme inédite d’affirmation de la responsabilité inhérente en matière de souveraineté : en 2023, trois nations tribales ont annoncé la création de l’aire d’intendance marine autochtone Yurok–Tolowa Dee-ni’, la toute première zone marine protégée désignée par des tribus aux États-Unis.

L’analyse de la qualité de l’eau est un élément essentiel de la gestion du littoral; pour le TMSN, cette surveillance s’inscrit dans le contexte des priorités, des valeurs et des voix des nations. Mention de source : TMSN

Des retombées transformatrices pour les populations et les territoires

Ces projets d’intendance contribuent à restaurer les terres et les milieux marins, mais leurs effets ne s’arrêtent pas là. Ils génèrent également de nombreux avantages pour les personnes et les communautés. Dans une région durement touchée par des vagues de cycles d’expansion et de récession, de l’extraction de l’or à la pêche en passant par l’exploitation forestière, le TMSN favorise l’essor d’une économie plus durable et réparatrice.

« Je constate un immense sentiment de fierté. J’ai vu des jeunes accéder à des possibilités d’emploi qu’ils n’auraient jamais eues autrement, des emplois qui valorisent les savoirs de leurs familles, déclare Megan. J’ai vu des gens acquérir une plus grande stabilité, éventuellement accéder à un logement et surmonter leur problème de consommation de substances. » L’intendance et le développement économique renforcent également l’autonomie gouvernementale des tribus; ils jouent une rôle central dans la désignation de l’aire marine protégée autochtone et du coparrainage de projets de loi au sein de l’Assemblée législative. Ils renforcent également les relations avec l’État de Californie.

« On observe une évolution continue de la collaboration avec l’État, affirme Megan. Cette collaboration vise une cogouvernance, où la tribu gouverne les terres ancestrales et son peuple conformément au droit traditionnel, intégré à ses structures de gouvernance, et ce, dans le cadre d’une approche collaborative. Un véritable respect de nation souveraine à nation souveraine. »

Les résultats obtenus par le TMSN sont similaires à ceux obtenus par des initiatives similaires menées en Australie et au Canada, où la recherche montre que chaque dollar investi dans des programmes d’intendance dirigés par les Autochtones génère environ 3 $ en retombées sociales, économiques et culturelles. Au Canada, des études en cours montrent que le rendement actuel des investissements se situe entre 5 $ et 12 $ pour chaque dollar dépensé, et peut atteindre jusqu’à 24 $ dans certaines régions.

Au-delà des montants financiers et des chiffres liés à l’emploi, le programme d’intendance du TMSN est avant tout une démarche de guérison – une guérison pour la communauté, la terre et la mer. « La côte est notre lieu d’appartenance. C’est un mode de vie. Nous sommes ici depuis d’innombrables années, de génération en génération », déclare Tylor Jones, coordonnateur des ressources naturelles, tribu Pulikla du peuple Yurok. « Nous traversons une période très préoccupante, marquée par des enjeux mondiaux. Le fait de mobiliser ces savoirs traditionnels permet de rétablir l’équilibre dans le monde. »

Tylor Jones, de la tribu Pulikla du peuple Yurok, utilise un filet traditionnel pour pêcher l’éperlan du Pacifique. Mention de source : TMSN

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