S’agit-il d’un brûlage culturel ou d’un brûlage dirigé? L’importance de savoir les distinguer

Brûlage culturel au printemps dans la forêt boréale.

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18 mai 2026

Par Amy Cardinal Christianson, Ph. D.

‍ À mesure que les pratiques culturelles liées au feu gagnent en reconnaissance, je constate que des termes comme « brûlage culturel » et « brûlage dirigé » sont souvent confondus ou employés à tort dans les médias, par les organismes gouvernementaux et dans le milieu universitaire. En réalité, les deux pratiques sont importantes, mais bien distinctes – comme les pommes et les oranges. Même si certains y voient une simple question de sémantique, la terminologie importe, car les mots façonnent notre compréhension. Les termes employés pour désigner ces pratiques traduisent des rapports de pouvoir et d’autorité, et peuvent semer la confusion ou entraîner des malentendus. Ils peuvent aussi témoigner du respect accordé à différentes expériences et à divers systèmes de connaissances.

Ma réflexion sur cette question a été largement nourrie par l’important travail accompli par les tribus du nord de la Californie, notamment la tribu Karuk et le Cultural Fire Management Council. Le Cercle du feu autochtone de Parcs Canada, composé de praticiens du feu culturel hautement respectés, a également beaucoup nourri ma réflexion. Je me considère aussi comme une puriste du feu culturel. À mon sens, diluer ce terme représente une grave menace pour la souveraineté et l’autonomie des peuples autochtones, et pourrait éloigner encore davantage cette pratique essentielle des Nations autochtones, ouvrant ainsi la voie à une appropriation généralisée des connaissances.

Alors, quelle est la différence?

Don Hankins, Ph. D., entretient un feu sur sa propriété en Californie.

‍Brûlages culturels

Les brûlages culturels sont des pratiques culturelles menées par les peuples autochtones afin d’atteindre des objectifs culturels précis, dans une perspective générale d’intendance du territoire. Ils favorisent la création de mosaïques paysagères, ce qui accroît la biodiversité, contribue à la santé des écosystèmes et réduit le risque de feux de forêt incontrôlés. De nombreuses pratiques de brûlage culturel comportent aussi d’importantes dimensions spirituelles et cérémonielles. Les brûlages culturels reposent sur les savoirs autochtones, notamment quant au moment propice pour brûler et aux techniques à employer.

Ils sont généralement lents et de faible intensité, parfois décrits comme des feux qui avancent à vitesse de marche. Dans certains cas, toutefois, ils doivent être plus intenses, selon l’objectif culturel visé. Habituellement, les brûlages culturels sont réalisés sur de nombreuses petites superficies, sur une période plus longue. Ils ont le plus souvent lieu au début du printemps ou à la fin de l’automne; dans de nombreuses régions du Canada, leur réalisation dépend de la neige et d’autres indicateurs environnementaux importants. Les brûlages printaniers sont effectués au moment de la fonte des neiges, qui crée alors des coupe-feu naturels. Les brûlages automnaux sont réalisés avant les premières chutes de neige. De nombreux praticiens du brûlage culturel n’utilisent pas d’équipement de protection individuelle, car ils estiment que les risques demeurent faibles compte tenu des périodes choisies pour effectuer les brûlages.

Fait important, les brûlages culturels s’inscrivent dans des structures de gouvernance autochtones qui mobilisent l’ensemble de la communauté, des jeunes jusqu’aux Aînés. Les savoirs se transmettent de génération en génération, par les récits et la pratique.

Les brûlages culturels vont bien au-delà du feu. Ils reflètent notre manière de vivre sur le territoire et d’en prendre soin, d’une manière qui renforce notre culture.

L’allumage se fait aussi selon des méthodes traditionnelles, notamment à l’aide de bâtons résineux, de torches résineuses, de quenouilles ou de touffes d’herbes. Cette dimension est particulièrement importante pour l’intendance des territoires où poussent des plantes médicinales, puisque l’utilisation d’accélérants comme l’essence ou le diesel peut avoir des effets sur ces plantes. Cela dit, de nombreux peuples autochtones collaborent depuis longtemps avec des organismes de lutte contre les incendies et préfèrent donc utiliser des torches goutte-à-goutte. (Ce serait formidable de disposer, pour ces torches, d’un combustible naturel, économique et indépendant des combustibles fossiles!).

Frank Lake, Ph. D., montre comment allumer un feu à l’aide d’un bâton résineux.

En définitive, les brûlages culturels vont bien au-delà du feu. Ils reflètent notre manière de vivre sur le territoire et d’en prendre soin, d’une manière qui renforce notre culture. Il n’y a rien de plus beau que d’entendre revenir le chant des oiseaux au printemps tout en regardant un feu progresser lentement dans le paysage, sachant que l’endroit sera bientôt rempli des plantes saines dont nous avons besoin.


Le rôle des organismes de lutte contre les feux de forêt dans les brûlages culturels

Un organisme de lutte contre les feux de forêt peut-il réaliser un brûlage culturel? À mon avis, non. Ces organismes sont des institutions coloniales : ils n’ont pas de culture propre. Elles ne devraient certainement pas non plus décider Les agences de lutte contre les feux de forêt . Certaines Nations autochtones choisissent de travailler en partenariat avec ces agences.

De nombreux Autochtones qui pratiquent le brûlage culturel sont aussi employés Ils ne devraient certainement pas certifier qui peut être reconnu comme praticien du brûlage culturel. Toutefois, ces organismes ont un rôle important à jouer pour appuyer les Nations autochtones qui réalisent des brûlages culturels. Certaines Nations autochtones choisissent de travailler en partenariat avec ces organismes. De nombreux Autochtones qui participent aux brûlages culturels sont aussi employés par ces organismes comme pompiers forestiers et réalisent des brûlages dirigés dans le cadre de leur travail. Le plus important, lorsqu’on veut être un allié, est d’appuyer le leadership autochtone. J’ai participé à des brûlages culturels où des représentants d’organismes, pourtant bien intentionnés, étaient venus offrir leur appui, mais ont fini par prendre le contrôle de l’activité. Ce n’est pas cela, agir en allié.


Brûlages dirigés

Sur le territoire, les feux dirigés jouent un rôle important, mais distinct. Ils sont généralement menés par des organismes ou des organisations, bien qu’ils puissent aussi être effectués par des agriculteurs, des pourvoyeurs ou d’autres groupes qui utilisent le territoire. Leurs objectifs ne sont pas de nature culturelle. Ils visent généralement à réduire les risques de feux de forêt ou à favoriser certains objectifs écologiques précis, comme l’amélioration de l’habitat du grizzli. Certains brûlages dirigés servent aussi à favoriser des monocultures, par exemple lorsque des agriculteurs brûlent un champ de foin.

‍Au Canada, les organismes de lutte contre les incendies consacrent des budgets très limités aux feux dirigés comparativement aux sommes affectées aux interventions lors d’incendies. Les brûlages dirigés s,inscrivent souvent dans une logique opérationnelle, où l’on cherche à maximiser les superficies brûlées en un minimum de temps. Il y a souvent une forte pression en faveur du brûlage dirigé, en raison des coûts liés au personnel et à l’équipement. Par exemple, dans le cas des brûlages culturels, il faut parfois mobiliser des praticiens de partout au pays pour remplir les rôles nécessaires à leur réalisation; si le brûlage n’a finalement pas lieu, cela représente une dépense importante engagée en vain.

Les brûlages dirigés relèvent souvent d’une logique opérationnelle, où l’on cherche à maximiser les superficies brûlées en un minimum de temps. 

L’intensité des brûlages dirigés varie, allant de feux d’herbe de faible intensité à des feux très intenses qui brûlent de vastes superficies forestières et reproduisent ainsi les feux de cime. Pour obtenir ces résultats, les brûlages dirigés doivent parfois avoir lieu en été, lorsque les conditions sont plus chaudes et plus sèches, ce qui accroît le risque que le feu échappe au contrôle. L’allumage se fait souvent au moyen de carburants comme l’essence ou le diesel, ainsi que d’autres produits chimiques utilisés comme accélérants, notamment avec des torches héliportées, des torches goutte-à-goutte, des balles incendiaires de type balle de ping-pong ou des fusées éclairantes.

Brûlage dirigé dans le parc national des Lacs-Waterton. Remarquez la vaste superficie de la zone où est mené le brûlage ainsi que l’utilisation prédominante d’hélicoptères, tant pour l’allumage que pour le contrôle du feu, notamment au moyen de largages d’eau.

Comme la plupart des brûlages dirigés sont réalisés dans un cadre établi par les organismes de lutte contre les incendies, ils adoptent une approche paramilitaire, notamment par le recours au système de commandement des interventions et à une structure bureaucratique fortement hiérarchisée. La plupart des personnes qui réalisent les brûlages dirigés le font dans le cadre d’un emploi qui les amène à travailler sur le territoire. Ces intervenants possèdent la formation et les certifications précises exigées par les organismes ou les organisations. Au Canada, il s’agit principalement d’hommes blancs. ‍

Des brûlages dirigés sont nécessaires. L’Aîné Joe Gilchrist m’a confié que les brûlages dirigés offrent au territoire une importante « remise à zéro ». Ils permettent de réintroduire le feu sur le territoire et de renverser les effets des interdictions de brûlage imposées aux Autochtones. Pour être en bonne santé, la plupart des forêts canadiennes ont besoin du feu. Lorsque les brûlages sont interdits, de nombreuses forêts accumulent trop d’arbres ainsi qu’une trop grande quantité de végétation sèche et morte; combinée aux changements climatiques, cette situation alimente les « mégafeux » que nous observons aujourd’hui. Après un brûlage dirigé, il nous est aussi plus facile de procéder à des brûlages culturels dans une zone donnée, car une grande partie de la végétation susceptible d’alimenter un incendie a déjà été éliminée.

Brûlage dirigé sur l’île du sud en Nouvelle-Zélande.

Le brûlage dirigé comportant des objectifs culturels

‍Dans de nombreuses régions, l’interdiction des brûlages a profondément transformé le territoire, au point où il est devenu difficile de réaliser des brûlages culturels de manière sécuritaire et à faible risque. Certaines Nations ont commencé à parler de brûlages dirigés comportant des objectifs culturels pour désigner des brûlages qui suivent l’approche décrite précédemment, mais qui sont réalisés par des Autochtones afin d’atteindre des objectifs culturels. Ces objectifs peuvent notamment viser à rendre possibles de futurs brûlages culturels dans une forêt en santé, moins vulnérable aux grands feux de forêt, une fois l’accumulation de combustibles réduite au moyen de feux dirigés. Le brûlage des rémanents dans un bloc de coupe en est un exemple. ‍

Des femmes autochtones du Karuk WTREX (Women-in-Fire Prescribed Fire Traininng Exchange) en Californie réalisent un brûlage dirigé comportant des objectifs culturels.

Le brûlage bénéfique

Comme je l’ai dit au début, certains territoires au Canada ont besoin du feu. Aux États-Unis, la Wildland Fire Mitigation and Management Commission a publié son rapport dans lequel elle définit le feu bénéfique comme une expression générique qui englobe le brûlage dirigé, le brûlage culturel et les feux de forêt gérés à des fins de gestion des ressources. Je trouve cette expression très juste, car elle rend bien compte du rôle positif que peut jouer le feu. Nous devons tous travailler ensemble pour faire face à l’aggravation de la crise des feux de forêt. Le brûlage bénéfique peut nous aider à réduire le risque que des feux incontrôlés touchent ce à quoi nous tenons le plus, notamment nos maisons, nos communautés et nos bassins versants. Les peuples autochtones sont bien placés pour faire partie de la solution.

Joe Gilchrist et Tristan Evans veillent sur le feu lors d’un brûlage culturel dans le pays Bundjalung, en Australie.

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Mythes et réalités sur le brûlage culturel autochtone