29 octobre, 2026
Par Frank Brown
Les Premières Nations prennent soin de nos terres et de nos eaux. Lorsqu’une catastrophe survient, nous sommes souvent les premiers à intervenir. Pourtant, nos gardiens manquent trop souvent de fonds, d’équipement et de soutien pour protéger nos territoires et nos communautés. Les grands projets et la circulation des pétroliers accroissent le risque d’incidents catastrophiques le long de la côte du Pacifique. Les gouvernements et l’industrie doivent donc investir dans la préparation aux situations d’urgence dirigée par les Autochtones et développer les programmes des gardiens avant qu’une nouvelle catastrophe ne survienne.
Le dixième anniversaire du déversement du Nathan E. Stewart en territoire Heiltsuk nous rappelle avec force ce qui est en jeu et pourquoi il faut soutenir les Premières Nations pour qu’elles puissent diriger les interventions.
Il y a dix ans ce mois-ci, un remorqueur s’est échoué en territoire Heiltsuk et a déversé plus de 110 000 litres de carburant dans les eaux entourant Bella Bella. Les gardiens Heiltsuk ont été parmi les premiers sur les lieux. Les équipes d’intervention des gouvernements de la Couronne étaient trop éloignées pour arriver rapidement, et les conditions hivernales les ont retardées davantage.
Sans équipement ni ressources adéquats ni chaîne de commandement claire, nos gardiens ne pouvaient guère faire plus qu’observer la situation et en rendre compte. Les vents et les marées ont poussé le carburant jusqu’à Q̓vúqvái, où les membres de la communauté récoltent de quoi se nourrir, et vers le site d’un ancien village Heiltsuk qui a assuré la subsistance de notre peuple pendant des milliers d’années (certains sites de nos villages ancestraux remontent à 14 000 ans).
Dix ans plus tard, notre communauté et nos gardiens continuent de surveiller les effets du déversement, de recueillir des données, de restaurer les plages et de planifier les interventions en prévision des prochaines urgences. Notre Nation a assumé la responsabilité de préserver à long terme la santé de ce milieu, alors même que les autres gouvernements l’ont abandonné.
Les peuples ancrés dans leur territoire dirigent les interventions et la restauration
Nous, les peuples autochtones, entretenons des liens de longue date avec nos territoires. Les Heiltsuk font partie d’une société maritime ancienne et connaissent intimement leurs eaux. Comme les autres Premières Nations côtières, nous y sommes présents toute l’année.
Lors d’incidents majeurs sur la côte du Pacifique, les Premières Nations sont intervenues à maintes reprises, ont aidé à sauver des vies et ont suivi les répercussions des incidents et les progrès du rétablissement.
Les Ahousaht sont intervenus lors du naufrage du Leviathan II, un bateau d’observation des baleines, en 2015. Six passagers ont péri et 21 ont été secourus.
Des membres de la Nation Gitga’at ont été les premiers sur les lieux lorsque le traversier Queen of the North s’est échoué en 2006. Alors que les navires de la Garde côtière se trouvaient à une heure de navigation de là, des membres de la Nation Gitga’at ont aidé à sauver 99 des 101 passagers.
Les membres de la communauté Heiltsuk et les gardiens ont fait preuve du même dévouement lors de l’échouement du Nathan E. Stewart. Mais le dévouement ne peut, à lui seul, remplacer les ressources nécessaires pour intervenir efficacement.
Avec un remorqueur, nous aurions pu dégager le navire des rochers en quelques heures. Avec du matériel comme des barrages flottants, les gardiens auraient pu contenir le déversement plus tôt. Notre communauté a plutôt dû composer avec les conséquences du déversement sans disposer de ressources suffisantes. Aujourd’hui encore, les gardiens poursuivent les travaux de surveillance et de remise en état sans recevoir une rémunération suffisante.
On nous dit souvent que le Canada possède un système d’intervention en cas d’urgence maritime « de calibre mondial ». Notre expérience nous montre le contraire. Un système qui laisse les Premières Nations intervenir les premières sans leur donner les ressources nécessaires est inadéquat.
Les Premières Nations ne devraient pas avoir à assumer la responsabilité de protéger nos terres et nos eaux au bénéfice de toute la population canadienne sans le financement nécessaire. Les gardiens ont besoin d’un financement stable à long terme, d’une formation spécialisée, d’un équipement adapté et de la capacité d’intervenir immédiatement en cas de catastrophe. Le financement doit aussi couvrir la surveillance, la recherche, la restauration et le rétablissement, bien après que l’attention du public est retombée.
Lors d’un récent potlatch, les Yím̓as (chefs héréditaires) Heiltsuk, le Conseil Ḿṇúyaqs (conseil des femmes) et le Conseil tribal Heiltsuk ont publié une déclaration de protection pour marquer l’anniversaire du déversement. Elle engage la Nation Heiltsuk à restaurer les lieux et à protéger notre territoire contre l’augmentation de la circulation des pétroliers. (Link to declaration)
Des solutions dirigées par les Autochtones ouvrent la voie
La Nation Heiltsuk a consacré beaucoup d’efforts à bâtir une économie de conservation qui crée des emplois, attire les investissements et préserve notre territoire. Nous avons contribué à établir la réserve marine Mia-yaltwa Ha’lidzogm hoon (royaume du saumon, foyer du saumon) et soutenons des initiatives qui créent des emplois liés à l’intendance et qui favorisent un écotourisme prospère.
Nous risquons de perdre ces acquis si nous ne tirons pas les leçons du passé, ne nous préparons pas aux grands projets et n’investissons pas dans la préparation des Premières Nations aux situations d’urgence.
Il faut d’abord investir dans les experts déjà sur le terrain : les gardiens des Premières Nations, d’un océan aux deux autres. Les gardiens ne sont pas de simples observateurs. Ils prennent soin de leurs territoires chaque jour et sont souvent les premiers à agir lorsque des vies, des moyens de subsistance et des écosystèmes sont menacés.
Avec un financement durable, les programmes des gardiens peuvent se développer, former davantage de personnes, acquérir l’équipement essentiel et renforcer les interventions d’urgence. Ils peuvent aussi mener les recherches et les travaux de surveillance et de restauration nécessaires longtemps après un incident.
Alors que de grands projets continuent d’être proposés et réalisés le long de la côte du Pacifique, les gouvernements et l’industrie doivent prévoir des mesures pour faire face aux incidents catastrophiques avant qu’ils se produisent. Dans notre région, un centre de première intervention dirigé par les Autochtones, situé dans la partie extérieure de la côte centrale, contribuerait à accélérer les interventions, surtout durant les mois d’hiver où les tempêtes peuvent retarder les équipes venant de l’extérieur.
Les Premières Nations doivent recevoir un financement à titre de partenaires essentiels de la préparation aux situations d’urgence. Elles ne doivent pas être laissées seules à assumer les coûts après une catastrophe. Les programmes des gardiens doivent se développer au rythme de l’activité industrielle et des risques qu’elle entraîne.
La leçon du déversement du Nathan E. Stewart est claire : ceux qui prennent soin des terres et des eaux doivent avoir les moyens de les protéger.
Investir dans les programmes des gardiens des Premières Nations, c’est investir dans des eaux plus sûres, des terres en meilleure santé, des communautés côtières plus fortes et un avenir plus responsable pour tout le Canada.

