La réciprocité et la lutte contre les incendies

English

Par Brady Highway

12 octobre 2021

Enfant, je me souviens que mes parents faisaient tout pour me permettre d'aller à l’école, de réussir mes cours et de poursuivre une carrière afin de subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille. Une chose est sûre : si j’en suis là aujourd’hui, c’est parce qu’ils m’ont soutenu sans relâche et ont insisté pour que je termine mes devoirs et aille de l’avant. C’est important pour moi. Mais avec le recul, je constate j’ai acquis la majorité de mes connaissances en apprenant à vivre et à m’épanouir sur le territoire que ma famille a occupé pendant des générations. 

Apprendre par la vie sur le territoire

C'est sur le lac Iskwatam que j'ai appris les leçons les plus précieuses. Je me souviens des paroles de ma grand-mère qui disait, en cri : « Si tu prends soin de la terre, la terre veillera sur toi ». Elle nous inculquait notre responsabilité de respecter le territoire et les gens qui y vivent et d'accepter humblement les récompenses qui nous sont offertes après un dur labeur.

La façon dont j’ai appris sur le territoire est complètement différente du système scolaire et de ses exigences. D’une part, on y apprend n’être qu’un petit maillon d’un système interconnecté qui requiert équilibre et patience. D’autre part, il faut acquérir des connaissances et une capacité d’influence pour arriver à contrôler ce même système.   

Il était difficile d'expliquer à ma mère ces nouvelles façons d’apprendre et ces dichotomies opposées, car elle ne parlait pas un mot de cri. C’était encore plus ardu dans le cas de ma grand-mère, qui ne parlait pas du tout l’anglais. Je me souviens qu’à l’adolescence, j'adoptais la perspective qui convenait le mieux aux situations. Je me promenais entre deux mondes. 

Une carrière sur la ligne de feu ancrée dans la réciprocité 

J'en ai pris conscience à l’âge de 15 ans, lorsqu'un feu de forêt a traversé le lac et menacé notre camp. Je me souviens qu'on avait demandé à notre famille d'évacuer les lieux, une épreuve extrêmement pénible. Je savais que notre mode de vie était menacé de disparaître. Alors, j'ai demandé à mon père si nous pouvions rester pour aider à sauver notre territoire. Je ne connaissais rien du comportement du feu ni des dangers de ce métier. Tout ce dont je me souviens, c'est d’avoir été fidèle aux valeurs de conservation et de protection du territoire qui m'avaient été inculquées.

Depuis cet événement, j'ai lutté contre plus de 250 incendies de forêt. En comptant les brûlages dirigés et les incendies de structure, ce chiffre grimpe à environ 300. Je participe à la gestion des incendies depuis plusieurs décennies. Je n’ai pas choisi cette profession dans le but d’amener mon équipe à contrôler un phénomène « sauvage », mais plutôt par obligation de réciprocité envers le territoire, dont j'ai humblement accueilli les offrandes au fil des ans.   

J'ai 42 ans aujourd’hui. D'après les normes établies par les services d'incendie du pays, ceux-là mêmes pour lesquels j'ai aimé travailler, je suis maintenant trop vieux pour faire ce travail. La culture de la lutte contre les incendies a radicalement changé depuis mes débuts. On privilégie la force et l'endurance de la jeunesse plutôt que les connaissances et l'expérience. Par conséquent, de nombreux collègues membres de brigades d’incendie ont été contraints de quitter leur emploi. Leurs connaissances ont été définitivement écartées de la prise de décision et leur expérience, ignorée. Ils ont été remplacés par des hommes et des femmes plus jeunes, avides d'adrénaline et de marques de reconnaissance obtenues en publiant des égoportraits sensationnels dans les médias sociaux.

Retour dans un environnement transformé

Au cours de l'été 2021, j'ai réfléchi à la manière dont je pourrais contribuer à nouveau au domaine de la gestion des incendies. Je savais que j'avais encore beaucoup à offrir, d’autant plus que des vagues de chaleur record et de violentes tempêtes frappaient le pays et qu’au moins deux provinces étaient à court de ressources. Durant cette période où l'Ouest canadien retenait l’attention, on m’a téléphoné pour me demander de reprendre du service afin de diriger une équipe de pompiers nouvellement formés. C'était l'occasion de voir comment le monde de la gestion des incendies avait évolué sur le terrain. J’étais curieux de voir dans quelle mesure les nouvelles recrues avaient été bien préparées à surmonter les épreuves du métier. Mais surtout, c'était une bonne excuse pour délaisser mon ordinateur pendant quelques semaines et retourner en forêt.

Je suis arrivé à la base où on m’a attribué un groupe de pompiers de la nation crie de Red Earth. Comme dans mon expérience, ces équipes étaient toutes très différentes. Certaines étaient plus à l’aise et confiantes que d’autres face à la tâche que nous allions bientôt entreprendre. Comme il fallait s’y attendre, quelques hommes ont contesté ma présence, remettant en question la pertinence d’avoir une personne de l'extérieure à la tête de leur équipe. Je rencontrais ces hommes pour la première fois. Mais je savais qu’il n’était pas facile pour un chef de brigade de l'extérieur de diriger une grande équipe dont les membres sont issus d’une même région.

Alors que je me familiarisais avec le dialecte « n » que parlaient ces hommes, j'ai entendu l'un d’eux demander « Kina na marionnette du gouvernement? » J'ai ri parce qu'à une certaine époque, je me consacrais entièrement à mon emploi au sein de l’Agence de la sécurité publique de la province. Les emplois que j’ai eu la chance d’occuper sont très différents des possibilités qui s’offrent à eux. Ça m’a permis de comprendre leurs doutes et j’ai veillé à ce que chaque membre de l'équipe puisse s’exprimer.

Combinaisons de coton et racisme systémique sur la ligne de feu

Après avoir travaillé comme chef d'équipe accrédité de type 1 au niveau national pendant plusieurs années et occupé divers postes au sein d'équipes de gestion des incidents, j'avais oublié les réalités du travail de type 3 sur le terrain. Mon équipe s'est rendue sur les lieux de l’incendie en autobus scolaire plutôt qu’en hélicoptère. Et au lieu de recevoir de l’équipement de protection nécessaire, on leur a fourni des combinaisons en coton. J'avais apporté mon propre équipement de protection Nomex de deux pièces, mais comme mon pantalon et ma chemise n'étaient pas de la bonne couleur et que je ressemblais trop au personnel de l'Agence, on m'a obligé à les enlever. En tant qu’ancien agent de sécurité, je trouvais étrange qu’on me demande de retirer des équipements de protection parfaitement fonctionnels pour les remplacer par des combinaisons de coton orange qui n’étaient même pas de la bonne taille. Notre matériel de camping n’était pas fourni par le gouvernement et nous devions le transporter dans des sacs poubelles. Des sacs poubelles supplémentaires faisaient fait office de vêtements de pluie, car les membres de l'équipe n'avaient pas les moyens d'en acheter. C'était une honte. Ils étaient payés tout juste au-dessus du salaire minimum, mais il leur fallait mettre leur vie en danger chaque jour et porter des sacs poubelles quand il pleuvait. 

Après les premiers 12 jours, j'ai vu le potentiel de mon équipe et j'ai accepté le mandat. Avec l’arrivée de membres de la nation crie de Shoal Lake, nous sommes devenus la plus grande équipe de pompiers affectés à une mission sur le terrain. En observant le comportement du feu, je savais qu’il nécessitait un équipement de protection approprié. J'ai sollicité des dons afin d’acheter des combinaisons résistantes au feu capables de protéger les travailleurs de la chaleur rayonnante. Un généreux donateur (anonyme) nous a offert 1 600 $. J’ai complété les fonds manquants de ma poche pour acheter une combinaison Nomex à chaque membre de mon équipe. Je n'oublierai jamais le sentiment de fierté qu'ils ont éprouvé en se voyant reconnus et traités comme des pompiers professionnels. C'est le sentiment le plus gratifiant que j'ai éprouvé de toute ma carrière. Il m'a poussé à travailler encore plus fort et à prêter une attention particulière à leur encadrement dans le but d’en faire la meilleure équipe de la Saskatchewan. 

Cela dit, je n'ai pu m'empêcher de réfléchir aux coûts engagés par le gouvernement du Canada pour faire venir des pompiers australiens de l'autre bout du monde par rapport à son engagement à renforcer les capacités régionales, et à notre recours à un donateur privé pour nous aider financièrement. Alors qu’en luttant contre cet incendie, nous faisions tous partie de la même équipe et avions tous les mêmes objectifs, les normes institutionnelles masquaient les inégalités de traitement où la couleur des combinaisons était plus importante que la fonction de protection qu'elles assuraient. C'est un exemple de racisme systémique. Au lieu de donner aux pompiers autochtones des sacs poubelles en guise d'imperméables et de dépenser des millions pour faire venir des équipes de pompiers de l'étranger, nous devrions rétablir l'autorité et l'autonomie des Premières Nations et renforcer les capacités des communautés locales de manière durable.

Environ un mois plus tard, en octobre, la ville où j’habite était en proie aux flammes. Des reportages de plus en plus nombreux faisaient état de la reprise de l'incendie de Bell, donnant lieu à des avis de santé publique et à l’évacuation de Red Earth et de Shoal Lake. Le lendemain, plusieurs membres de l’équipe m’ont appelé pour dire qu’ils étaient restés sur place afin de protéger leurs communautés. Deux de mes chefs d'équipe stagiaires dirigeaient leurs propres équipes; ils m'ont appelé pour me remercier de leur avoir offert un mentorat pour ces postes.  

Ce n'est là qu'un aperçu des possibilités. En formant davantage les équipes et en octroyant un financement et des ressources accrus, un plus grand nombre de Premières Nations joueront un rôle de premier plan en matière de gestion et d'intervention en cas d'incendie. C'est pourquoi, à cette étape de ma carrière, je travaille avec l'Initiative de leadership autochtone pour accroître le rôle des programmes des gardiens et faire en sorte que nos territoires et nos communautés deviennent plus résilients face aux changements climatiques.

Je repense à tout ce qu’on a vécu pendant la saison des incendies de 2021 et je me souviendrai toujours de la façon dont chaque membre de l'équipe s'est engagé sans rien attendre en retour. Ils incarnaient déjà l'éthique avec laquelle j'ai grandi et s'acquittaient de leur obligation de veiller sur le territoire, jour après jour. Je sais maintenant que la formation que je leur ai offerte les a bien préparés à assumer cette responsabilité. Et ça me rassure. Tout ce dont nous avions besoin, c'était d’une occasion de le prouver. 

 

Précédent
Précédent

Les peuples autochtones en première ligne des impacts et des solutions climatiques

Suivant
Suivant

Les plantes boréales, la biodiversité et le savoir autochtone : une question de relations